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Echo de la soirée ACF-RA et CIEN à Lyon, du 06 Novembre 2015

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Adolescence, le temps des premiers amours.

« Rêve ou crève »

   

 L’adolescence est passionnelle. À en juger par ce large public présent ce soir, l’adolescence est en effet, une période qui interroge. Freud parlait pour la définir, d’une délicate transition. Actuellement, il semble que cela ne va pas de soi et on qualifie de période de  crise. Mais il ne faut pas s’y tromper, il ne s’agit pas d’une crise de l’autorité. C’est une période de l’amitié et de l’amour. Le corps se modifie, perturbe et angoisse. C’est également une période de faillite des identifications comme nous le précise Jacqueline Dhéret en introduction. 

La parole sera tout d’abord donnée à Fabienne Réa, éducatrice spécialisée dans une institution de réinsertion professionnelle. Elle parlera de jeunes qui entretiennent des relations virtuelles. Ils s’interrogent sur la bonne attitude, la bonne distance à tenir avec l’être aimé. Ils se disent « en couple » dès lors qu’ils considèrent que cela est sérieux. Être en couple devient alors un statut qui a un effet protecteur et dissuasif (Ulysse et l’appel des sirènes). Se penser en couple est différent d’expérimenter le couple. Il y a comme une obligation à « être en couple ». Cet autre virtuel ou lointain, être aimé, est pourtant représenté par de nombreux dessins ou  encore auquel  des lettres adressées resteront au  fond d’un classeur.  Pour ces adolescents au profil solitaire, ces relations virtuelles permettent peut être de donner une figure un peu lointaine à un autre qui les constitue. Et pourtant, cela n’entame pas la question de leur solitude. Le « être en couple »  convoque l’imaginaire,  la relation du virtuel et de leur solitude parait plus structurale, avance N. Borie.

Michèle Rivoire nous fait parcourir l’œuvre de J D Stalinger, « L’attrape-cœurs » ou « The catcher in the rye », son titre d’origine. Holden, un adolescent des années 50 n’est pas si différent d’un adolescent contemporain par sa langue triviale. Il fait des fugues, et il lui faut dire « à dieu » : à défaut, il ne sait pas qu’il s’en va. Il a l’impression de disparaître, ce qui fixe sa jouissance. Il rencontre violemment Stradlater, car ils sont attirés par une même fille, Jane. Le personnage interroge l’énigme des filles, il les classe, les qualifie. Dans ce livre nous dit M Rivoire, on voit la dès-idéalisation du grand Autre, du rêve américain, du côté des parents d’Holden, de leur réussite dont il est le déchet.

L’adolescence c’est la rencontre avec l’inconsistance du signifiant. Le discours se défait. L’adolescent s’accroche à des signifiants pour se construire et  ça rate toujours. Il faut bien que chacun invente quelque chose pour se construire.

Eleni Kanellepoulou, psychologue en CMP, nous parle de Victoire, angoissée par les appels téléphoniques incessants que lui envoie son petit copain. Elle est branchée en continu, les vibrations du téléphone la rassurent, preuve de l’amour que son amoureux lui porte. Le caractère vibrant du téléphone permet un peu d’apaisement. S’il vibre, le soir elle peut dormir.  C’est l’objet qui commande, objet plus de jouir. Objet–partenaire. Victoire en fait un certain usage. La vibration,  signal de la présence de l’autre  lui donne un sentiment de  vie. Victoire doit composer aussi avec sa mère, couple mère-fille branchées, dans le tout dire. Dans cette absence d’intimité pas d’homme pour faire tenir quelque chose. La relation mère fille s’inscrit dans le ravage dont on aperçoit les effets de répétition avec son copain. Victoire témoigne cependant de sa façon d’essayer d’en traiter l’excès.

M C Marty, psychologue dans un foyer de la protection de l’enfance pour adolescents difficiles a mis en place avec un éducateur des temps de conversation pour traiter de l’intimité dans l’institution. Moment de paroles inédites. Les filles ont souhaité que ces conversations ne soient pas mixtes. Des temps distincts ont vu le jour, l'un pour les filles, un autre pour les garçons. Entre filles, c’est d’abord du corps dont elles vont parler. «  Pas question de voir les signes du corps pubère » dans les lieux  partagés, pas question non plus d’afficher des intentions de plaire. Elles veillent à leur réputation. Aucune ne doit l’entacher. La conduite à tenir auprès des garçons est une question sérieuse. Il faut compter sur l’aide des copines pour savoir dire « non ».

Côté garçons, la chose est bien différente. « Comment faire quand une fille veut du sexe ? Celles qu’ils appellent «  les vaches » ou encore « les femmes-pirates »,  filles masculinisées  leur font peur. Le désir inspire la terreur. Chez les garçons, il faut être initié au sexe, ce qui convoque la jouissance et le savoir. Avec les filles, il faut assurer ou c’est la honte. La question de l’énigme de la jouissance illimitée est mise du côté féminin. L’omniprésence de la question sexuelle fait basculer les artifices féminins comme autant de signes provocateurs. convoquant un risque de passage à l’acte.  Ils parlent aussi de leur copine qui s’appellent « leurs femmes » et dont ils attendent le respect à leur égard et le plus grand sérieux avec les garçons. 

L’expérience de la conversation, non sans risque, est particulièrement riche lorsque des adultes se positionnent  avec les adolescents. Quant aux jeunes, comme l'a souligné Nicole Borie, ils ont pu avec courage s’impliquer d’un dire qui nous enseigne.

 

Suzanne Lecaux-Hachon

Jocelyne Huguet Manoukian