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Que reste-il de nos… fantasmes ?

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Rio de Janeiro. Son simple nom nous fait rêver ! Ses rythmes envoûtants invitant à la danse, ses couleurs gaies et lumineuses laissent en nous son empreinte inoubliable. Très étonnante en effet, cette ville, «  cidade maravilhosa » «  ville merveilleuse », où ses habitants savent faire la fête. Le carnaval en incarne l’esprit festif. São Sebastião do Rio de Janeiro reste une ville mythique.

Le choro, la samba, la bossa-nova ; la musique populaire brésilienne invite en effet nos corps à la danse, à la légèreté, lorsque les quartiers s’animent en début de soirée.

Il me semble que l’on ne pouvait pas rêver mieux comme décor pour ce Xe congrès de l’AMP sur « Le corps parlant ». Ces journées se sont tenues à l’hôtel Sofitel du 25 au 28 avril 2016, au bord de la mythique plage de Copacabana.

Marcus André Viera, directeur de ce Xe congrès de l’AMP dans son discours d’introduction de ses journées a fait état de sa perplexité lorsque Jacques-Alain Miller lui a  demandé d’organiser cet événement à Rio, quelques semaines avant les jeux olympiques. Comment organiser ces journées alors que Rio sera  en chantier ? Comment accueillir tous ces gens dans de telles circonstances ?  Il y est parvenu avec efficacité, orchestrant un ballet de psychanalystes avec une énergie telle qu’elle a provoqué l’étonnement du personnel du congrès. ...

 

Ce fut un grand chantier, en effet ! Le programme fut habilement rythmé par une alternance d’exposés théoriques, de cas cliniques, de témoignages d’AE, et de deux interventions qui ont particulièrement retenu mon intérêt. Il s’agit tout d’abord de José Miguel Visnik , philosophe, essayiste et musicien qui met en lien corps et  musique sous l’intitulé : « la résonance : le son, le sens, le ton et le bruit ». Quelle percussion lorsque  celui-ci nous parle de la musique et nous enseigne qu’elle s’écoute avec le corps ! Les traducteurs nous ont fait rire lorsqu’ils se sont appliqués très sérieusement à traduire les passages chantés en chantant eux-mêmes. Visnik parle d’un langage non attrapé par le sens. Sons et musiques sont des faisceaux, nous dit-il. Visnik évoque  l’architecture de la musique, celle propre à chaque continent, et le métissage de la musique brésilienne, mixte de sons occidentaux et africains. Il parle de sons métriques, propres à la musique  occidentale, et contre-métriques, musique africaine. Le son métrique, occidental,  traiterait de la  question de la perte, alors que le contre-métrique, africain,  mettrait  le corps en évidence.

Un anthropologue, Eduardo Viveiros de Castro, quant à lui, évoque les populations indigènes du Brésil sous l’intitulé « métaphysiques cannibales ». Il souligne qu’il n’y a pas un peuple brésilien, mais des peuples brésiliens, plus de 240 peuples dont des peuples « originels », autochtones. C’est au XVIe siècle lors de la colonisation occidentale sur le territoire brésilien que les deux populations se questionnent sur leurs différences. Côté  espagnol : « est-ce que ces hommes indigènes ont une âme ? ». Côté indien : « est-ce que ces hommes ont un corps comme nous ? ». Lévi-Strauss s’est posé  cette question : qu’est-ce qu’avoir un corps pour les indigènes ? On ne peut aborder cette question sans faire référence aux mythes qui traduisent la nostalgie d’un temps où humains et animaux parlaient entre eux.  La subjectivité indigène est sociale et le corps aussi. Toute action de l’indigène est politique voire cosmopolitique. La corporalité n’est pas qu’une forme mais une façon d’être. Un corps est fabriqué par une société donnée. Il y a en effet une discipline corporelle stricte, les rites en sont les outils, pour se fabriquer un corps, pour être comme l’autre et donc prendre une place sociale.

Le psychanalyste doit savoir faire ce pas de danse, celui du pas de côté qui en fait son originalité. Il doit savoir se déplacer, s’adapter à la singularité des jouissances contemporaines. La psychanalyse  a changé, nos pratiques ne sont plus les mêmes. Elle doit échapper à l’idée de contenant ou tout au moins, il faut des contenants troués pour qu’une rencontre soit possible. Le transfert est un « trou en sphère », comme Éric Laurent le reprenait d’un propos d’Alain Merlet. Ces journées nous ont offert cette précieuse trouvaille et bien d’autres. Il y a le donc analytique, le donc logique, le donc de la surprise à partir d’un trou dans le savoir. C’est cela que ce  voyage m’a offert, nous sommes revenus riches d’enseignements, de rencontres et d’émotions.