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Totalitarisme et pschanalyse : petit voyage au pays de l'Allemagne nazie

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Par Laura Sokolowsky

 En juin 1933, Freud écrivait : « Le monde se transforme en une énorme prison. L’Allemagne est la pire de ses cellules. Ce qui se passera ici dans la cellule autrichienne est tout à fait incertain. Je prédis une surprise paradoxale en Allemagne. Ils ont commencé avec le bolchevisme comme leur ennemi mortel, et ils termineront par quelque chose qui ne s’en distinguera pas – sauf que le bolchevisme a, après tout, adopté des idéaux révolutionnaires alors que ceux de l’hitlérisme sont purement médiévaux et réactionnaires. Ce monde me semble avoir perdu sa vitalité et être condamné à sa perdition »(1). Âgé de soixante-dix-sept ans, Freud avait enduré cinq interventions chirurgicales l’année précédente et ne craignait plus grand-chose pour sa vie.

Ce qui le préoccupait était l’avenir de la psychanalyse dans la civilisation. La psychanalyse pouvait-elle échapper à la destruction des structures démocratiques ? La définir comme une science qui ne devait pas se mêler de politique, ainsi que Jones le préconisait, n’était pas une bonne option. Les nazis développaient leur pseudo-science de l’homme allemand et le régime national-socialiste baignait dans une étrange atmosphère de scientificité. Cette idéologie totalitaire reposait sur une logique d'exclusion issue de la notion de race que le discours scientifique avait contribué à produire. Puisque la science n’était pas réductible à la biologie héréditaire, la psychologie devait aussi se mettre au service du redressement et de l’expansion du peuple allemand. Les thérapeutes devaient mettre leurs compétences au service de la nation pour préparer les esprits à la guerre. Comme les nazis croyaient en la technique, de hauts dignitaires s’intéressèrent aux domaines de la psychologie de l’entreprise, de l’aptitude à l’offensive et du commandement.

En avril 1933, Krestschmer donna sa démission de la présidence de la Société générale de Médecine psychothérapeutique. Jung, son vice-président depuis l’année 1930, en reprit la présidence au mois de juin. De leur coté, les psychothérapeutes allemands choisirent le professeur Matthias Göring, psychiatre hostile à l’approche freudienne de la sexualité infantile, comme Führer. Matthias Göring était le doyen de la plus ancienne branche de la famille Göring de Westphalie de laquelle le cousin Hermann, second personnage politique du III e Reich, descendait. De fait, le sentimentalisme familial d’Hermann Göring se développa à la mesure de l’étendue de son pouvoir. Comme celui-ci protégeait ses proches, ces liens de parenté allaient ouvrir les portes des trois ministères bavarois de la Culture, de l’Éducation et de l’Intérieur aux psychothérapeutes de l’entourage de Matthias Göring. Le 15 septembre 1933, ceux-ci créèrent une nouvelle section allemande de leur société sous le nom de Deutsche allgemeine ärztliche Gesellschaft für Psychotherapie (DAÄGP).

À l’automne 1933, il existait ainsi deux sociétés de psychothérapie allemande. Jung était le président de la section internationale, la Société générale de Médecine psychothérapeutique, et Matthias Göring dirigeait la section allemande ou Société générale allemande de Psychothérapie. La lecture approfondie de Mein Kampf fut mise au programme par le docteur Göring de ladite société afin d’en faire la base du travail à venir des psychothérapies. Ce personnage falot et intouchable fut choisi stratégiquement pour défendre et promouvoir la psychothérapie sous le IIIe Reich. Comme d’autres psychothérapeutes à la même époque, Matthias Göring avait le souhait de rassembler en un seul courant les différentes tendances en une seule forme de psychothérapie. Il estimait que les disputes entre les différentes écoles de psychothérapie et de psychanalyse provoquaient d’inutiles querelles qui retardaient – ou empêchaient – la reconnaissance de la psychothérapie par le corps médical de l’époque. Dès le milieu des années vingt, des psychothérapeutes cherchèrent à résorber les différences entre psychanalyse et psychothérapie afin de présenter un front uni face à la psychiatrie universitaire des maladies du cerveau et du système nerveux.

Chez ces psychothérapeutes, l'unification et la simplification étaient par conséquent des mots d’ordre avant l’avènement du nationalsocialisme. Les slogans du nouveau régime leur allèrent comme un gant et renforcèrent leur ambition de mise au pas de la psychanalyse. Au cours de l’été 1933, le médecin référent pour l’Office des Politiques raciales du parti national-socialiste, Martin Staemmler, publia un article sur le thème du judaïsme dans la médecine dans lequel figurait l’anathème suivant : « La psychanalyse freudienne constitue un exemple typique de la disharmonie interne de la vie de l’âme entre Juifs et Allemands […] nous devons avoir le courage de refuser ces interprétations de l’âme allemande et de dire à ces Messieurs de l’entourage de Freud qu’ils n’ont qu’à faire leurs expérimentations psychologiques sur un matériel humain qui appartienne à leur race »(2).

 D’après ce personnage, les pires alliés des forces du mal étaient les défenseurs de l’homosexualité et tous ceux qui attaquaient les valeurs de la virginité féminine et de la famille monogame. Un sexologue comme Magnus Hirschfeld, qui défendait l’idée du caractère inné de l’homosexualité et réclamait l’abrogation du paragraphe du code pénal qui condamnait les homosexuels, entraînerait à coup sûr la destruction de la famille allemande. Ce qui était reproché à ce type de dangereux réformateurs, c’était d’inciter les Allemands à limiter les naissances alors que les nazis voulaient lutter contre le recul de la natalité. Hirschfeld, qui avait participé à la création de la première association psychanalytique berlinoise en 1908 avec Karl Abraham, avait fondé l’Institut de recherche sexuelle en 1919. Le 6 mai 1933, son institut situé à Berlin fut fermé par les nazis.

Les livres de sa bibliothèque furent brûlés avec ceux de Freud, sur la place de l’Opéra, quatre jours plus tard. Comme dans d’autres domaines, les nazis procédèrent d’abord au nettoyage du vocabulaire. « Maintenant que les livres de Freud ont été brûlés, on doit supprimer, par exemple, le mot “psychanalyse”, de même que le mot “psychologie individuelle” qui pourrait être remplacé par “science appliquée du caractère” », écrivait Matthias Göring au neurologue nazi Walter Cimbal durant l’été 1933 (3). Au fil des semaines, l’Allemagne s’enfonçait dans le chaos. Lorsque von Hattingberg, ancien membre de l’association viennoise de psychanalyse dont il s’était toujours méfié, fut nommé à l’université de Berlin, Freud fut hors de lui : « Un noble, un aryen, un bouffon, un imbécile et un sale type, donc à tous points de vue l’homme qu’il faut pour le poste »(4). En effet, la promotion au rang de professeur en psychothérapie de von Hattingberg était de très mauvais augure.

 Celui-ci faisait partie d’un groupe de psychothérapeutes qui avaient la faveur des nazis et s’efforçaient d’extraire la psychanalyse freudienne des prétendues ornières de son orthodoxie. Cette nomination fut l’un des premiers signes de l’écrasement de la psychanalyse par une nouvelle forme de psychothérapie : la médecine allemande de l’âme (Deutsche Seelenheilkunde). En vérité, la psychanalyse ne fut pas formellement interdite dans l’Allemagne nazie : elle fut déjudaïsée. Cette ségrégation ne pouvait pas produire les mêmes effets qu’une interdiction puisqu’elle devait permettre à des analystes « chrétiens de pure souche allemande » de se placer sous la houlette des psychothérapeutes aryens. Un tel écart entre l’interdiction et la purification raciale de la psychanalyse en Allemagne constitua un facteur décisif. Cela autorisa les psychothérapeutes nazis à faire main basse sur l’Institut de psychanalyse de Berlin qu’ils jalousaient depuis des années.

Cet institut et sa policlinique suscitèrent non seulement des convoitises, mais aussi un projet grandiose. Une fois aryanisé à partir de son instrument principal de diffusion, il deviendrait possible de supprimer le nom de Freud et de ne plus parler à tout bout de champ de sexualité ou de complexe d’Œdipe. C’était surtout l’indépendance de la psychanalyse qui posait problème, d’où l’idée pernicieuse de tendre la main aux analystes aryens de l’Institut de Berlin. S’il se méfiait des freudiens, Matthias Göring ne souhaitait mettre personne à l’écart : « Il faut absolument que nous donnions aux vieux psychanalystes l’occasion de dire s’ils peuvent apporter quelque chose au nouvel État », précisait-il en septembre 1933 (5).

 Au mois de décembre de la même année, le docteur Künkel, neurologue berlinois, adressa au professeur Göring un mémoire dans lequel il indiquait que le regroupement des différentes écoles était en marche, que les jungiens, l’école de caractérologie appliquée et celle du traitement autogène de Schultz ne poseraient aucun problème. Le véritable enfant à problème était la psychanalyse. Il fallait que les psychanalystes renoncent à leur splendide isolement en rendant poreuses les limites entre l’orientation freudienne et les autres écoles. Au moment où les psychothérapeutes qui l’entouraient cherchaient les moyens d’étendre leurs actions, Matthias Göring fut bien embarrassé par la perspective de reprendre la direction du prestigieux Institut de Berlin. Boehm et Müller-Brauschweig, qui codirigeaient l’institut de psychanalyse depuis le départ de Max Eitingon en Palestine, rencontrèrent Matthias Göring en présence du docteur Herbert Linden, conseiller ministériel pour l’eugénisme et la race au ministère de l’Intérieur.

Ce psychiatre, qui allait participer activement au programme T4 d’élimination des malades mentaux, leur suggéra de travailler ensemble dans le but de créer un nouvel institut qui accueillerait les diverses branches de la psychothérapie. Fondé le 14 juin 1936, l’institut allemand de psychothérapie et de recherche psychologique, plus connu sous le nom d’Institut Göring, devait remplir les missions de recherche, enseignement et gestion de la policlinique pour les personnes sans ressources. Des représentants de trois associations participèrent à sa création : la société psychanalytique allemande, la société C.G. Jung et le cercle de travail de recherche appliquée sur le caractère.

Ces trois associations y avaient le statut de groupes de travail. Jusqu’en avril 1937, le siège de l’Institut Göring fut situé dans les locaux investis par la policlinique psychanalytique à partir de 1928. Le programme de l’Institut Göring s’inspirait, du fait d’un total manque d’imagination, de celui qui fut jadis élaboré par Eitingon et son équipe. Cet exemple montre la façon dont le totalitarisme rejette la psychanalyse et la faille entre savoir et vérité que celle-ci introduit dans le monde. Ce système politique veut fabriquer le Un répondant à l’appel des « puissances sombres du surmoi », ainsi que Lacan s’est exprimé en 1947 (6). La quête de l’unité et l’exaltation suscitée par l’indivision du peuple rangé derrière son guide suprême furent les slogans scandés par l’extrême droite allemande de cette période. L’expérience freudienne devait être éradiquée coûte que coûte au profit de techniques hitlérocompatibles. Il s’agissait d’œuvrer à la suppression autoritaire de la vie sans valeur ( unwertes Leben) par l’adhésion au projet nazi d’ingénierie sociale et l’élaboration d’un ordre social artificiel(7).

 

1 : Sigmund Freud à Marie Bonaparte, lettre du 10 juin 1933, Ernest Jones, La Vie de Sigmund Freud, t. III, Les dernières années 1919-1939, Paris, PUF, 2006, p. 208. 2 : Martin Staemmler, « Le judaïsme dans la médecine » (1933), Karen Brecht & al., Ici, la vie continue d’une manière fort surprenante…,

Contribution à l’Histoire de la Psychanalyse en Allemagne, établie par Mijolla (de) A. & Renz V., Paris, Association internationale de psychanalyse, Paris, 1987. 3 : M.H. Göring à W. Cimbal, lettre du 6 août 1933, ibid., p. 243. 4 : Freud à Jones, lettre 615 du 23 juillet 1933, Sigmund Freud - Ernest Jones, Correspondance complète (1908-1939), Paris, PUF, 1998, p. 828. 5 : M.H. Göring à W. Cimbal, lettre du 6 septembre 1933, Karen Brecht & al, Ici, la vie continue d’une manière fort surprenante…, op. cit, p. 246. 6 : Jacques Lacan, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 120. 7 : Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, Paris, Complexe, 2008, p. 115-117.