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Echos de la soirée du groupe Epitomée à Grenoble

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Dans le groupe grenoblois Épitomé, nous nous sommes penchés sur le texte de Freud Pourquoi la guerre ?  et l’un d’entre nous, Laurent Dartigues, chargé de recherche au CNRS, est venu nous éclairer de sa lecture.

L’angle qu’il a choisi pour en parler m’a particulièrement intéressée : Laurent est parti d’une controverse récente (début des années 90) entre historiens qui porte sur la question de « Comment devient-on un bourreau ? ». L’objet de leur recherche : l’assassinat de masse des juifs durant la seconde guerre mondiale. Deux ouvrages ici s’opposent, celui de Browning (1) dont l’étude cherche à démontrer que le génocide allemand est perpétré par des « hommes ordinaires » et celui de Goldhagen (2) qui met en avant l’intention de tuer soutenue par l’idéologie nazie dans la logique génocidaire de cette époque. Le développement de Laurent, lors de cette soirée, nous permit de suivre cette controverse, assez complexe, de prêt et l’analyse fine qu’il en propose l’amena à cette conclusion : l’historien, qu’il se tienne sur un bord ou sur un autre de cette controverse, produit des explications qui viennent « boucher » le pourquoi de la violence des hommes en guerre plutôt que d’éclairer cette question. Un « je ne veux rien en savoir » semble à l’œuvre dans chacune de ces recherches aux prises avec un impensable que l’historien ne se risque pas à nommer.

 

 

Cette analyse trace le chemin vers Freud qui éclaire les zones laissées dans l’ombre sur les questions que nous posent la guerre. Laurent Dartigues rappelle que dans son texte de 1915 Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, Freud démontre que la Grande guerre déçoit l’idée que l’on se fait « des représentants de la plus haute civilisation humaine » et, qu’au fond, cette déception s’appuie sur une illusion qu’il s’agirait d’abandonner pour affronter ce qu’elle dissimule : nous ne sommes pas si élevés que nous le pensions. Freud, dans ce texte, nous rappelle que la pulsion n’est pas éducable. De fait, lorsque la contrainte se relâche, l’homme soit disant civilisé devient capable du pire, le pulsionnel triomphe et le désir comme le plaisir du meurtre s’expriment à ciel ouvert sur la scène du monde.

Freud conclut en 1915 que la guerre est inévitable alors même que la question qu’Einstein lui adresse 17 ans plus tard (« Existe-t-il un moyen d’affranchir les hommes de la menace de guerre ? »), et que Freud prendra soin de transformer (« Pourquoi la guerre ? »), porte en elle l’espoir que l’homme puisse s’en trouver à l’abri une bonne fois pour toute.  Entre les deux textes, Freud a conceptualisé la pulsion de mort, il est donc loin de penser, comme Einstein, qu’il suffirait d’élaborer des méthodes éducatives et des moyens thérapeutiques adaptés, ou des dispositifs de contrainte s'appuyant sur le droit pour garantir la paix à  l’espèce humaine.

Comme en 1915, Freud se frotte à la question et développe son point de vue à savoir que la pulsion de destruction est de structure, on ne peut donc pas éradiquer la guerre. Même si dans ce texte Freud dessine plusieurs voies civilisatrices (ces voies ont d’ailleurs fait entre nous l’objet d’échanges et même de controverse !), il nous fait entendre que tout ne peut pas être traité par le symbolique. Ce point n’est pas sans nous ramener au thème qui nous occupe « Enfants violents » et au texte de Jacques-Alain Miller (que je ne me lasse pas de relire) qui nous sert de boussole. La violence chez l’enfant n’est pas un symptôme, elle indique, comme celle dont Freud traite dans ces deux textes sur la guerre, une pulsion à l’état pur qui « n’est pas passé dans les dessous », une pure jouissance.

Nous avons tenu deux rencontres sur le texte de Freud Pourquoi la guerre ? et je note que nos échanges se sont conclus sur le thème de la poésie, soutenant par-là, qu’un effort de poésie n’est pas sans lien avec les voies civilisatrices dont Freud tentait de tracer les chemins. Si l’on ne peut ni éradiquer la guerre, ni prévenir la violence, ni éduquer les enfants violents, tentation toujours vive quel que soit les époques, nous pouvons toujours placer notre espoir dans la parole et le possible passage par les dessous qu’elle offre à chaque parlêtre.

 

(1)     Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, Paris, 10/18 (coll. Bibliothèques), 1996 (1ère éd. 1992, trad. Élie Barnavi)

(2)     Daniel Jonah Goldhagen, Les bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’holocauste, Paris, Seuil, 1997/1996.