Avril 2020 : Corinne Marcilly, Patrick Hollender

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    Au temps du confinement Avril 2020

     

    Confinement ?      

    Par Corinne Marcilly

    Confiné : être très proche de quelque chose (1) 

    Confiné : être isolé (2) 

    28 février 2020 : évitez les lieux confinés ! 

    17 mars 2020 : restez confinés ! Début du « confinement ». 

    Le signifiant « confinement », qui contient deux sens opposés, être trop proches, presque à fusionner, et être isolé, semble être un signifiant indissociable du covid19. Freud, dans un article de 1910, intitulé « Des sens opposés dans les mots primitifs » (3) reprend un passage de la Traumdeutung pour nous rappeler que « la manière dont le rêve exprime les catégories de l’opposition et de la contradiction est particulièrement frappante : il ne les exprime pas, il paraît ignorer le « non ». Il excelle à réunir les contraires et à les représenter en un seul objet. Il représente souvent aussi un élément quelconque par son contraire, de sorte qu’on ne peut savoir si un élément du rêve, susceptible de contradiction, trahit un contenu positif ou négatif dans la pensée du rêve » (4). Dans cet article de 1910, Freud s’intéresse à la naissance de la langue et au fait que les Egyptiens utilisaient un même mot pour désigner une chose et son contraire. Il en déduit que nos concepts prennent naissance par une comparaison, et que l’inconscient ignore les contraires. On ne sait plus si le covid 19 nous isole ou nous rapproche mais peut-être que d’une certaine manière il en résulte un floutage des différences entre les uns et les autres, comme si face à lui nous la tentation était de tous s’identifier, nous les humains. En témoignent tous ces élans de solidarité appelant à être « tous ensemble ». Il se trouve que plusieurs de mes patients ont été amenés à me dire : « Moi, le confinement, je le vis déjà depuis longtemps, je suis content(e) que tout le monde le vive, je me sens moins seul(e) ». Entre isolement et fusion, la question du confinement semble ainsi inviter chacun à se repositionner subjectivement, dans son identification propre et/ou aux autres. 

    (1) Dictionnaire Larousse 

    (2) Dictionnaire Larousse 

    (3) Freud,S., Des sens opposés dans les mots primitifs, 1910. Traduit de l’allemand par Marie Bonaparte et Mme E. Marty, 1933. Essais de Psychanalyse appliquée. Paris, Gallimard, 1933. Coll. Idées, nrf. p.59 

    (4) Freud, S. La Science des Rêves. Trad Meyerson, Paris, Alcan, 1926. p.285

     

  • L’acte analytique au temps du confinement

    Par Patrick Hollender

     

    Les circonstances exceptionnelles des mesures de confinement, visant à enrayer la propagation du Covid-19, ne sont pas sans effet sur l'acte analytique. Comme de nombreux praticiens, j'ai suspendu temporairement mon activité en cabinet ainsi que dans les établissements dans lesquels j'interviens. Il s'agit là d'un acte éthique, pour tenir compte du réel qui est en jeu. La suspension provisoire de la présence des corps pousse à inventer d'autres manières de pratiquer. Le confinement a déplacé l'objet-regard sur l'objet-voix, à partir d'entretiens téléphoniques que j'ai maintenus à la demande d'analysants, comme celle du silence pour certains autres.

    L'acte de l'analyste, qui participe d'un "je ne pense pas", dans l'instant même où il est introduit pour faire signe qu'un changement de discours est attendu, s'appuie en temps ordinaire sur cette présence incarnée. L'analyste occupe la place du désir, c'est-à-dire du trou, du vide. Il scande par son acte, le sceau d'une incomplétude. L'objet-regard s'est lui aussi confiné en s'effaçant au profit de la pulsion invocante à l'heure du confinement. Il n'y a plus grand monde à voir dans les rues désertées, si ce n'est à la tombée du jour, les applaudissements sonores de la solidarité humaine en hommage au personnel soignant. En refermant la porte du confinement, le lien social perdure autrement par l'ouverture des...fenêtres !

    Le Covid-19 est venu ouvrir une faille dans le savoir de la science. Si nous avons plus que jamais besoin de la recherche scientifique pour mettre au point des tests sérologiques, avancer dans la recherche de traitements et de vaccin pour rayer de la carte cette pandémie qui est venue, tel un coup de tonnerre dans un ciel serein, bouleverser nos habitudes de vie, celle-ci n'a pas à être confondu avec l'acte de l'analyste, qui selon Lacan ne doit pas s'égarer dans le champ du savoir de la psychologie ou de la médecine. Son acte consiste à "rayer de la carte le sujet-supposé-savoir"1, "car il sait le chemin à reparcourir, au désêtre du SsS, à n'être que le support de a"2. Il dit aussi : "La place où doit se tenir l'analyste n'est pas le sujet de la connaissance mais instrument de révélation"3.

    Marie-Hélène Brousse4 avance qu'il n'y a pas eu d'instant de voir car nous sommes passés directement dans un temps pour comprendre. Il se pourrait bien que même confiné, l'analyste tienne toujours cette place vide pour son analysant, même si les séances restent pour le moment, en suspens. La période déréelle que nous traversons, ne sera pas sans incidence subjective sur les transformations du symptôme dans le lien social, ni sur ce qui dans l'après-coup a pu faire traumatisme, là où l'objet a du regard s'est dérobé au temps du confinement.

     

    1Lacan J. L'acte psychanalytique, Séminaire Livre XV (1967-1968), Leçon IX, 7.02.68, inédit.

    2Lacan J. Ibid., Leçon VI, 17.01.68, inédit.

    3Lacan J. Ibid., Leçon XV, 27.03.68, inédit.

    4Brousse M-H., Les temps du virus, Lacan Quotidien n°876, 25 mars 2020.