Juin 2020 : Patrick Confalonierie, Nicolas Jouvenceau, Maï Linh Masset, Bérengère Nicolas

  • Jours tranquilles

    Par Patrick Confalonierie

     

    Contre toute attente elle ne m’avait presque pas appelé pendant cette étrange période de confinement.

    À peine une fois ou deux pour me donner de ses nouvelles, plutôt bonnes en général : pas d’angoisse du matin au démarrage de la journée, toujours très matinal, pas cette obligation insistante d’énumérer dans l’ordre chaque instant qui devra composer sa journée, pas d’interrogation anxieuse sur sa capacité à réussir ce qu’elle a projeté de faire, et qu’elle effectue pourtant chaque jour.

    Ordinairement, elle ne réussit pas à prendre appui sur la nécessaire routine qui permet à chacun d’envisager sa journée comme possible, routine d’ailleurs utile pour accueillir l’éventuel imprévu.

    Tout se passe, pour elle, comme si chaque instant était une nouveauté et qu’elle avait du mal à le combiner avec le suivant pour donner corps à ce qu’on appelle communément une journée, concaténation d’instants qui se combinent, presqu’à notre insu, pour constituer une sorte d’appui qui nous soutient pour nous lancer, chaque jour, dans la petite aventure de notre existence, pour le coup banale.

    Pour elle, vivre, au sens de conduire son existence, ne va pas de soi, un certain « savoir- vivre » à proprement parler, lui fait quasi-défaut.

    Il lui faut carrément inventer chacune de ses journées, aucun discours ne vient donner un peu de consistance à son être, un sentiment de déréliction inaugure ses journées, elle ne peut les aborder qu’au prix d’un effort de construction épuisant et toujours à renouveler.

    Mais en ce temps de confinement, rien, de tout cela qui constitue habituellement son ordinaire !

    Mais une certaine légèreté de l’existence, ce qu’elle n’avait plus connu depuis bien longtemps, un temps même dont elle ne se souvenait plus, et dont elle se demandait parfois s’il avait seulement existé.

    Je la revis à la fin du dit confinement.

    Tout s’était comme évaporé, la longue litanie de ses énumérations dont elle me faisait témoins reprenait, évoquant le déroulement si difficilement construit de ses journées, comme elle le faisait à chacune de nos rencontres.

    Ce qui avait été formidable pour elle avait disparu.

    À nouveau il lui faut en effet absolument remplir ses journées, ce qu’elle fait d’ailleurs très bien avec beaucoup de réussite et d’invention alors qu’elle ne peut pas travailler, mais elle doit le faire comme si cela était un devoir, une obligation dont elle doit répondre devant, elle ne sait quel examinateur.

    En fait, mener à bien ses journées est une épreuve qu’il lui faut affronter malgré les grandes difficultés que cela représente.

    En quoi ce confinement était-il une aubaine pour elle ?

    Elle a toujours commercé avec plaisir avec ses semblables, elle a de nombreux amis qui l’apprécient, ce confinement n’a pas été pour elle l’occasion d’une fuite, d’un évitement de ce qui n’est nullement un embarras pour elle.

    Sauf que dérouler heure après heure, jour après jour son existence est un véritable combat.

    « Nous sommes en guerre » a-t-on dit à propos de ce virus.

    Pour elle c’est l’inverse, la voilà délivrée de l’obligation de se battre, qui plus est avec l’assentiment de tous.

    Mais cela ne durera qu’un temps.

     

     

  • Confinement, isolement et risques politiques

     

    Par Nicolas Jouvenceau

     

    Je ne sais pas si c’est en tant qu’individu, analyste, enseignant ou citoyen que le confinement m’a le plus affecté. En tant que corps parlant, ces différents niveaux s’entrecroisent en moi indissociablement. Et le défaut de présence d’autres parlêtres – analysants, étudiants, collègues de travail,… – m’a rendu d’autant plus sensible à ce que pourtant je savais déjà : c’est de rencontres et d’interactions sociales in praesentia que s’alimentent et se déploient la vie affective et culturelle, ainsi que l’engagement politique dans la cité. Être-ensemble et être-avec-soi dans une pluralité supportable vont de pair.

     

    Telle est la raison pour laquelle les appels à « l’invention » et à la « créativité » – en particulier « numérique » et « virtuelle » – en période de confinement m’ont parfois irrité. Comme si l’on pouvait faire sans les corps ! Comme si l’on pouvait suppléer à la présence ! Comme si le « numérique » et le « virtuel » pouvaient faire vivre la « lettre » indépendamment de son incarnation et de la parole de celles et ceux qui la portent !

     

    Alors, bien sûr, comme chacun, j’ai dû « faire avec » et consentir à des stratagèmes temporaires : messages, appels téléphoniques, cours virtuels ou polycopiés, réunions par visio-conférence. Mais l’effet de perte est bien là, que ni le symbolique ni l’imaginaire ne viennent compenser. Et il continue actuellement à se faire sentir : toujours pas de cours, ni de préparation de mes étudiants aux oraux des concours (annulés !), pas de rencontres cliniques avec mes collègues analystes, annulation de la journée UFORCA en juin, annulation de la journée FIPA en septembre !

     

    Comme si l’espace professionnel et l’espace public se vidaient de la co-présence, qui constitue le principe de l’interaction intellectuelle et politique.

     

    Alors, oui, je suis traversé par quelques préoccupations. Préoccupation que les dispositifs mis en place, au plus grand bénéfice des entreprises du numérique voire de certaines institutions friandes en « innovations technologiques » dissimulant les carences en personnel (comme l’Education nationale !), ne perdurent dans le temps et accroissent le défaut de présence – et la peur de la présence de l’autre – déjà à l’œuvre antérieurement. Préoccupation que des dynamiques collectives et critiques peinent à se redéployer, alors même que les libertés fondamentales sont menacées par l’état et les lois d’exception. Préoccupation quant aux effets durables de la « distanciation sociale », abusivement (ou adéquatement ?) nommée pour désigner la distanciation physique.

     

    Au temps des Lumières, Kant écrivait ceci : « quelles seraient l'ampleur et la justesse de notre pensée, si nous ne pensions pas en quelque sorte en communauté avec d'autres à qui nous communiquerions nos pensées et qui nous communiqueraient les leurs ! On peut donc dire que ce pouvoir extérieur qui dérobe aux hommes la liberté de communiquer en public leurs pensées, leur retire aussi la liberté de penser : le seul joyau qui nous reste malgré toutes les charges de la vie civile et grâce auquel on puisse trouver un remède à tous les maux de cet état. »[1]

     

    Depuis lors, nous avons appris à mesurer la part sombre et le revers des Lumières. Mais l’histoire et la culture nous ont aussi conduit à mieux saisir la valeur des corps en présence – au détriment de tous les corps que certains voulaient voir (ou faisaient effectivement) disparaître ! Il n’est donc plus seulement question de « communiquer » ni même seulement de « penser » in abstracto, mais d’être-en-présence, pour construire des formes viables et plurielles d’être-ensemble. Ne pas pouvoir le faire étiole la pensée et l’action, et constitue une menace politique. Hannah Arendt le soulignait en diagnostiquant les dérives des sociétés modernes vers « l’isolement » des individus, pouvant conduire à la « désolation » dans les contextes totalitaires[2]. Notre époque est autre, mais « l’isolement » mérite d’être cliniquement et politiquement pris en compte dans ses effets et ses conséquences.

     

     

    [1] « Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? », 1786.

    [2] Le système totalitaire (Les origines du totalitarisme, t. III), 1951., chap. IV.

  •  

    Par Maï Linh Masset

    En cette période très particulière d’un réel qui frappe à nos portes tenues de rester closes, isolant les corps qui doivent ne pas[1] se rencontrer, une question concernant la présence et l’acte de l’analyste s’est faite d’autant plus insistante dans sa vive actualité. Elle a résonné dans toute sa portée, dès l’annonce de la nécessité du confinement : il y avait des choix à faire faire, une position à soutenir, dans cette expérience inédite.

     

    L’instant de voir

     

    Il me parut d’emblée nécessaire de consentir, en tant que sujet me comptant dans le monde, aux séances par téléphone, voire par skype ou autre moyen audio-visuel. Pourtant, cette perspective me laissa rapidement dans une certaine intranquillité.

     

    Le temps pour comprendre

     

    D’Étre analyste, il n’y a pas. Cette fonction ne relève ni de l’ontologie, ni de l’identité. C’est toujours au cas par cas, et à certains moments seulement, que se vérifie dans l’après-coup, que de l’analyste, il y a eu (ou pas d’ailleurs…). C’est donc du registre d’un il existe, il y a, que par ses effets, se vérifie cette dimension, que l’analyste se révèle. Et en ce sens, il est, me semble-t-il, de la même étoffe que l’inconscient : susceptible d’apparaître comme susceptible de disparaître, si nous considérons que l’inconscient, qui s’ouvre et se ferme, ne peut être appréhendé en dehors du transfert. Il en va de même pour l’analyste, qui ne se saisit pas dans son être, ne se garantit pas dans une modalité.

     

    Si nous considérons que l’analyse est une expérience, si elle est le lieu où le sujet tente de cerner, au plus près, cette expérience première et traumatique, que fût pour lui la rencontre du corps avec la langue, et de la jouissance, alors comment faire fi du corps dans une séance d’analyse ? Le parlêtre qui vient en séance parle avec son corps, et se fait le témoin de la façon dont il est affecté, percuté ; il vient rencontrer le corps de l’analyste, qui certes, se fait silencieux, mais sert à l’occasion, de soutien à l’interprétation en acte, une interprétation parfois sans parole. Intranquillité donc, dans les usages qui peuvent se faire sans les corps, si nous gardons l’orientation vers le réel en jeu dans chaque analyse.

     

    Le moment de conclure, quant à lui, n’est pas encore venu.

     

     

    [1] J’emprunte cette formule à Delia Steinmann, énoncée lors du dernier séminaire théorique de l’antenne de Grenoble de la Section Clinique de Lyon.

  • RACCORDS

    Par Bérengère Nicolas

    Une fois le nouvel ordre arrivé1, comment sort-on du confinement ? S’agit-il seulement de réinvestir les espaces et les rythmes propres à chacun ? Comment se réapproprier ces fondamentaux pour soi et dans nos liens ? Chacun s’accordera à dire qu’il ne suffit pas de le proclamer.

    Un terme, qui est aussi une métaphore, m’est venu instantanément à l’évocation de ce moment particulier du déconfinement : raccord. Ce mot, qui présente une forme déverbale exprimant l’action nous indique Alain Rey2, correspond dans sa forme ancienne à « réconciliation » puis « réunion de deux parties séparées ». Il a conservé toute sa place par la suite sur un plan technique comme en architecture, en plomberie ou en esthétique (faire un raccord de rouge à lèvres). Mais c’est son usage dans les arts du spectacle qui retiendra ici mon attention.

    Au cinéma le raccord est un plan conçu spécialement pour ajuster deux séquences qui n’ont pas forcément été tournées dans un ordre successif, et éviter ainsi les incohérences. Ce montage s’effectue en aval du tournage. Faute de cette précaution, la vraisemblance peut être atteinte et la crédibilité de l’œuvre s’en trouver perturbée. C’est une sorte de maquillage qui masque les défauts et les inadaptations du film, permettant la continuité de l’image.

    Après cette brèche instaurée par le confinement et les barrières sociales, comment raccorder le travail de la subjectivité ?

    On pourra penser qu’appliquer cette métaphore à la clinique post confinement relève du forçage pourtant il me semble qu’il s’agit là d’autre chose que d’une jointure.

    Le travail de raccord opère sur la tache à retoucher dans le tableau et remet ainsi en fonction l’objet regard dans le transfert. En outre, la dimension du raccord implique celle du semblant et indique combien l’hystoire, la fiction sont nécessaires pour renouer et reprendre le travail à l’œuvre dans nos pratiques.

    Alors que j’avais pris soin de prévenir cette analysante de la possibilité d’une continuité téléphonique pendant le confinement, j’ai été surprise, en la retrouvant, de l’entendre me dire qu’elle pensait que j’étais restée confinée, suspendant toute pratique. L’intermittence étant son mode de jouir, puisqu’elle a tendance à disparaitre et à réapparaitre régulièrement dans ses domaines privés comme professionnels, je m’en suis saisie pour épingler cette croyance. Voilà son petit arrangement dévoilé et sa fiction relancée…

    Ainsi faire vibrer la dimension de la fiction pour lui redonner une place dans la subjectivité de chacun me semble une voie pour la reprise non pas d’un ordre mais du lien social en tant qu’il est affaire de discours. Reprendre corps et langue, pas sans trouver une façon de réajuster les scènes, au cas par cas.

     

    07/06/2020

    1. Sandy Barritault, « Jusqu’à nouvel ordre », disponible sur le site de l’ACF-Rhône-Alpes, http://www.acfrhonealpes.fr/fr/magazine/newsletter-mai-2020
    2. Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris : Le Robert, 2019.