Mai 2020 : Sandy Barritault, Stéphanie Bozonnet, Marie-Cécile Marty, Rafaële Nalon

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    Au temps du (dé)confinement

    Mai 2020

     

    Jusqu’à nouvel ordre

    Par Sandy Barritault

     

    Jusqu’à nouvel ordre. Cet énoncé m’a frappée de plein fouet lorsque notre Président l’a prononcé ce jeudi 12 mars, annonçant entre autres la fermeture des écoles. C’était une demi-heure avant que je rencontre les participants du cycle Découverte de la psychanalyse grenoblois pour notre soirée de travail. Une soirée à la fois studieuse et joyeuse, propice aux échanges, une diversion momentanée face au réel qui venait de faire effraction dans le rythme de nos vies. 

    L’effet de cet énoncé a duré. La fermeture de mon cabinet fût une expérience éprouvante, tout comme l’impératif soudain de faire avec un quotidien radicalement différent. Confinés jusqu’à nouvel ordre. Les jours ont passé avec cette temporalité étrange que beaucoup décrivent. Les effets de l’énoncé s’estompant, le désir de travail a refait surface, celui de lire, d’étudier, de retrouver les projets en cours et les échanges avec certains collègues. 

    Recréer les conditions du travail avec les analysants qui en ont fait la demande n’a rien eu d’évident : comment travailler hors de la présence des corps ? Comment composer avec la technique, les appels téléphoniques et en visioconférence ? Comment considérer ces rendez-vous à distance ? Et qu’en est-il de leur règlement ?  S’agit-il de poursuivre le travail engagé avec les analysants dans une certaine continuité ou plutôt d’inventer une modalité de travail « temporaire » mais jusqu’à nouvel ordre ? Comment composer avec le contexte privé, qui n’est évidemment pas le lieu de l’analyste ? 

    La lecture de l’Hebdo Blog 198 m’a permis de mettre un peu d’ordre dans toutes ces questions. Les textes témoignent en effet de cet embarras dans nos pratiques lié au contexte inédit que nous traversons, sans pour autant y apporter de réponses ou de voie/voix à suivre. Finalement, ne serait-ce pas les solutions et inventions de chacun, tant des analystes que des analysants qui sont autant de réponses ? 

    Dans l’extrait du cours de Jacques Alain Miller que nous propose l’HB 198, la première phrase est la suivante : « La séance analytique se présente comme un rendez-vous », mais il s’agit d’un rendez-vous des corps. Le rendez-vous à distance nécessite que l’analysant contrarie le cours de sa journée pour se rendre disponible. En ceci, dans la logique de Jacques Alain Miller, ce rendez-vous a de la valeur. Cependant, l’impératif dont il est question n’est plus « viens », mais « appelle » ou « réponds ». L’impératif « parle », lui, est toujours d’actualité même s’il est évident que ça ne parle pas pareil hors de la présence des corps ! Une analysante, lors d’un rendez-vous téléphonique, s’interroge sur un point récurrent pour elle. Je reste silencieuse quand elle termine d’énoncer cette répétition, qu’elle n’a pas identifié comme telle. Sa réaction est immédiate : « vous êtes toujours là ? ». Ici l’usage du silence non arrimé au corps de l’analyste renvoie à l’absence, là où mon intention était de laisser résonner le dire du sujet. 

    Esthela Solano-Suarez, toujours dans l’HB 198, écrit : « Grâce aux gadgets on peut avoir la présence virtuelle de l’analyste chez soi, et lui parler. Si ce recours s’impose dans des circonstances exceptionnelles, est-ce pour autant une séance d’analyse ? ». Sa réponse est sans appel. « L’homme a un corps et il parle avec son corps, instrument de la parole (…) Le corps se jouit des effets traçants de lalangue qui l’affectent (…) ». Elle poursuit : « Le corps de l’analyste dans la séance analytique est l’instrument d’un discours sans paroles, donnant corps à l’acte analytique, et condensant dans le semblant la jouissance hors sens de l’analysant ». 

    Le rendez-vous à distance, qu’il relève de la voix ou de l’image, a de la valeur, mais pas celle d’une séance analytique. La valeur qu’il revêt s’inscrit néanmoins dans le travail de chaque analysant, et c’est sans doute dans le contexte de chaque cure que nous pourrons nous enseigner de ses effets. Il n’a pas vocation à assurer une continuité des séances (à l’image de la continuité des soins) mais davantage de permettre un lieu d’adresse à chaque Un qui en fait la demande à partir de son actualité.

    Pour certains, les rendez-vous à distance sont une nécessité, en réponse à une urgence subjective. En effet, le confinement a entrainé la fermeture de certains établissements, comme des foyers l’hébergement, conduisant les résidents à séjourner dans leur famille. Là où la collectivité permet de réguler le rapport à l’autre pour le rendre supportable, la cohabitation familiale à huis clos soudainement imposée vient déstabiliser un équilibre souvent fragile. Le lien à l’autre se tend, ses demandes deviennent trop insistantes, sa présence trop consistante. L’analyste se fait alors partenaire du sujet pour soutenir ses solutions dans ce quotidien troublé. Un partenaire à distance certes, mais un lieu d’adresse nécessaire pour entamer un peu ce trop de présence de l’autre. 

    Si le « déconfinement » se profile et avec lui la réouverture de nos cabinets, pour certains les corps ne seront pas encore au rendez-vous. Nous allons devoir continuer de composer avec l’inédit, pendant qu’un autre quotidien se dessine, bardé de recommandations sanitaires.

     

    Expérience

    Par Stéphanie Bozonnet

    La pratique de l’analyste ou du psychologue orienté par la psychanalyse a été réorganisée du fait du confinement. Après le temps du choc, j’ai décidé, comme d’autres collègues, de continuer ma pratique par téléphone, par écrit, par visio, au cas par cas. L’analyste ne lâche pas sur ce qui fait la cause de son désir et poursuit son offre : se faire le partenaire du sujet. Certains l’ont saisi, d’autres non. Certains ont continué les séances et leur fil, au téléphone ou par visio, toujours au travail de cerner le trou de la jouissance, qui ne laisse pas le sujet tranquille, même confiné. Pour d’autres, c’est de s’assurer que l’appui, nécessaire à leur existence, soit présent et les guide, borde les choses. D’autres encore se font plus discrets, sensibles cependant à la proposition. On vérifie que le transfert, à distance, reste vivant. Mais cette pratique ne remplace pas la présence des corps en séance qu’implique l’acte de parler. L’usage de la voix, du regard prend une autre dimension. Est-ce que la parole, l’association libre serait différente hors dispositif ? L’écoute, au téléphone, en visio, n’est pas une simple écoute. Le dispositif pourrait en porter la faille. Cela oblige l’analyste à être dans une écoute au-delà, d’entendre ce qui se dit. C’est là que l’analyste redonne présence au corps. On pourra mesurer les conséquences de cette pratique pour chacun dans l’après coup de cette crise et lorsque les séances reprendront en présence des corps. 

    Ce temps du coronavirus nous pousse à inventer, aussi dans les différents espaces de travail de la psychanalyse. Notre cartel s’est poursuivi par Skype : la lecture des « Complexes familiaux », au temps du confinement s’enrichit des questions liées à notre pratique nouvelle, et à certaines conséquences que nous pouvons noter dans l’espace familial confiné.  La psychanalyse, c’est aussi pouvoir se servir de la contingence, l’attraper au vol. C’est ainsi que j’ai accepté de poursuivre des séances d’Analyse de la Pratique pour des professionnels avec qui j’étais déjà engagée et qui traversaient une situation délicate. La distance entre les corps n’abolit pas notre désir et il en faut parfois du désir pour passer au-dessus des difficultés informatiques !                        

    La pratique au CPCT s’est vue aussi bouleversée, et notre recherche clinique a innové d’autres modalités d’échanges autour de cas cliniques qui interrogent ces nouveaux types de média. Le CPCT reste présent par l’appel du praticien, avec accord préalable du patient. Un lien actif entre praticiens est maintenu, fait d’écrits, de cas cliniques et des dialogues entre nous qui permettent de commenter ou d’interroger le cas. Le temps d’élaboration est ainsi prolongé par écrit, mais l’écrit n’est pas l’oral que nous pratiquions lors de nos groupes cliniques réguliers. Le temps de cette conversation vient se nommer dans un lieu pour les praticiens, sur le net, « Agora.

     

    Internet et le corps parlant

    Par Marie-Cécile Marty

    « Le médium internet rejoint nos préoccupations théoriques sur le corps parlant. Le médium internet est comme un nouveau corps de l’Autre que les sujets s’incorporent et s’approprient pour répondre à leur propre question ». C. Leduc, Préambule à une clinique du réseau, LCD n° 97, p.76.

    En 1929, Freud inventoriait les « techniques du bonheur », réponse à une souffrance qui peut venir du monde extérieur, des autres, ou du corps propre.  Avant le confinement, certains s’étaient déjà protégés, isolés, voire détournés du monde extérieur, qui aujourd’hui est mis sous contrainte par le risque de contagion par un virus. Le confinement ne les dérange pas. Pour d’autres, la promiscuité du confinement a mis à l’épreuve ce qu’il y a de plus familier dans l’expérience de voisinage forcé et continu avec les proches. Enfin, comme le souligne Freud, la souffrance est venue pour certains du « corps propre qui, voué à la déchéance et à la dissolution, ne peut se passer de la douleur et de l’angoisse comme signaux d’alarme  ».  

    Chaque un chez soi a tenté de s’accommoder d’un présent pris en étau entre présent rétréci et présent dilaté  dont JA Miller a souligné l’affinité de l’expérience avec l’objet a : « Petit a, c’est une constante, petit a a une certaine durée, une certaine épaisseur, et même une certaine inertie qui contraste avec l’extrême agilité du sujet barré, lequel ne pèse rien. () Le $, c’est une inconsistance logique qui apparaît justement dans les paradoxes où on ne peut dire ni oui, ni non.  » Chacun s’est donc retrouvé avec la consistance de l’objet : oral anal, vocal, qui « chacun occupent une certaine place et qui sont liées à un certain temps – le regard, lui, a des affinités avec l’instant . »   

    Pendant le confinement, les écrans - fenêtres ouvertes sur le monde extérieur - polarisent le regard éclair : de nombreuses « publications », blagues, vidéos très drôles, un mot d’esprit, des textes, journaux littéraires autant d’efforts de poésie issus d’un désir singulier, qui parce que relevant de l’inconscient, est toujours « non-conformiste, excentrique, immaîtrisable  ». Le regard s’appesantit sur les divertissements parmi lesquels le format moderne de la « série » remporte un large succès. Certains s’en trouvent éjectés de tout rythme. Ils ne dorment plus, l’appétit du regard court-circuitant le sommeil qui d’ordinaire suspend le rapport corps-jouissance. Le regard est aussi polarisé par les informations en surproduction angoissent et en appellent au discours qui ordonne et protège. Les informations de masse tentent d’approcher le réel de la mort. Les chiffres attrapent en temps réel les morts qui sont autant de tragédies individuelles et tentent de proposer une élucidation à l’instant « T » sur la puissance de frappe d’un ennemi invisible. Un impossible à cerner par la parole qui alimente la discorde. Les techniques médicales tentent de prendre la main sur le virus et l’éradiquer, pendant que chaque expert tente de produire une vérité, qui parce que partielle et relative, s’avère fausse ; la vérité est rappelée à l’ordre par l’objection du réel.  Dans la mesure où il y l’objet regard, voix, oral…, il y a circuit pulsionnel, il y a le rapport du corps et de la jouissance. Par exemple, sur les réseaux sociaux, le signifiant gel –pur produit de la pandémie – s’est articulé au signifiant alcool et a donné lieu à des caricatures, photos, jeux de mots, vidéos. L’alcool a retrouvé une dimension sociale dans la pratique de retrouvailles autour d’un verre entre amis par vidéo. Dans le même temps, le discours du maitre met en garde contre les addictions : attention aux plaisirs solitaires, idiots. Pendant le confinement, les remèdes freudiens à la souffrance s’exposent plus que jamais par la fenêtre ouverte sur le monde via les écrans, donnant à voir la bigarrure du monde . Ces trois remèdes que sont les « puissantes diversions, les satisfactions substitutives et les stupéfiants  » sont, pour chaque sujet, à la fois des moments de vérité et d’illusionnement.  A la fin du confinement, il appartiendra au psychanalyste de repérer, au cas par cas, ce qui a fait que le sujet confiné a fait une place stable ou temporaire à un remède plus qu’un autre dans sa libido et à un nouveau rapport à l’Autre.

     

    Prendre le large en temps de confinement

    Par Rafaële Nalon

    Le hasard parfois a des malices réjouissantes. Une semaine avant le confinement que nous vivons actuellement, une amie me prête trois livres. « O solitude », « Abîmes ordinaires » et « La vie parfaite ». Je découvre Catherine Millot, l'élégance de son écriture, la finesse de sa pensée, et sans aucun doute était-ce le temps et le lieu idéaux pour cela. Isolée dans ma montagne, hors des contraintes du travail et de l'horaire, j'étais prête à entendre du nouveau.Catherine Millot s'intéresse aux mystiques, à ces femmes qui ont pu témoigner d'un cheminement vers l'oubli du moi et l'accès à une transcendance sans pourquoi. Elle sait quelque chose de ces expériences de détachement. Dans « Abîmes ordinaires », elle écrit « Avoir été un jour au monde sans défense et sans réserve, tout abri renoncé, aussi vide que le vide où se tiennent toutes choses, libre et sans frontières, est une expérience inoubliable. C'est aussi une expérience humaine fondamentale qui enseigne à trouver son sol dans l'absence de sol, à prendre appui dans le défaut de tout appui, à ressaisir son être à la pointe de son annihilation ». (Catherine Millot, Abîmes ordinaires, p.152)

    Dans « La vie parfaite » elle illustre avec Jeanne Guyon, Simone Weil et Etty Hillesum et leurs cheminements uniques cette approche du Réel qui permet d 'apercevoir ce que Lacan nomme la Chose. Ce qu'elles nomment Dieu, comme un acquiescement infini, y compris face à l'intolérable, est au-delà du principe de plaisir « il ressemble à la Chose de Lacan, que nous ne connaissons que par son Vide. Cette chose, qui est le champ de la jouissance perdue de toujours, est aussi le lieu où advient parfois celle des femmes, cette autre jouissance qui ne se confond pas avec une affaire de foutre, ni avec les convulsions et les pâmoisons, mais avec cette étrange liberté que Guyon appelle le Large ». (Catherine Millot, La vie parfaite, p. 256)       

    « Longtemps, j'ai cru que c'était leur jouissance qui m'attirait. Je ne voyais pas que c'était leur liberté. C'est Mme Guyon qui m'éclaira, son naturel sans ambages, son style étincelant qui coule de source. Grâce à celle qui connut les sombres prisons de l'Ancien Régime où l'on disparaissait sans procès et parfois sans retour, j'ai appris comment nommer cette liberté inconnue, peut-être à jamais perdue, dont je cherche les clefs. En Français, cela s'appelle « le Large ». (Catherine Millot, La vie parfaite, p, 11).

    Les mystiques sont des gens qui prennent le large, voilà ce qu'elle m'a enseigné.