Que reste-t-il de la différence des sexes ?

  • Matinée avec Marie-Hélène Brousse
    Matinée avec Marie-Hélène Brousse
  • Que reste-t-il de la différence sexuelle ? : de la « dif-errance » ?

    « Que reste-t-il de la différence sexuelle ? » a été proposé comme thème de la matinée par les participantes de deux cartels préparatoires au congrès de l’AMP La femme n’existe pas, et déplié en plusieurs questionnements argumentés qui ont été adressés à Marie-Hélène Brousse par chacune d’elles. Questionnements qu’elle a soutenus et déployés avec attention.

    La richesse et la densité des enseignements apportés sont telles que, chargé de produire un écho de cette matinée, je préfère ne pas me soumettre à la malédiction qui priva à jamais Echo de sa jouissance symptomatique de la langue, en la condamnant à n’énoncer que de purs reflets discursifs (elle était sœur jumelle de Narcisse) ; ni me contenter d’égrainer quelques éloges convenues. Mais leur témoigner ma reconnaissance en suivant le fil de mes propres préoccupations, avec cette question sur la question : « Pourquoi une telle question aujourd’hui ? Pourquoi se pose-t-elle en ces termes ? ». Une question à laquelle leurs questionnements et la contribution de Marie-Hélène Brousse m’ont apporté un point d’appui essentiel en insistant, avec l’enseignement de Jacques Lacan, sur le fait, irréductible parce que réel, de la jouissance. D’une jouissance qui est fait inaugural et persistant de toute existence d’être humain, en tant qu’il n’est, d’être humain, que d’existence de parlêtre : l’existence, motérielle (RSI), précède l’essence, idéelle, qui est pur effet symbolique.

    En effet, si le genre est tout entier fait social et historique, ce qui du sexuel fait problème est bien la jouissance en tant que phénomène réel, radicalement hétérogène et hors sens, hors temporalité et hors spatialité, absolument autre, et nécessitant alors le travail vital et toujours raté du symptôme. À proprement parler « an-archique », car, autre sans autre, principe sans principe, commencement sans commencement, la jouissance s’avère à l’expérience « sans foi, ni loi, ni roi » : elle relève alors du non-gouvernable (et non pas de l’ingouvernable), et « sans feu, ni lieu, ni aveu », elle relève du non-assignable (et non pas de l’inassignable) : absolument libre, non-déterminée[1]. Elle est donc « en même temps »[2] énergie non-finie, éternellement renouvelable, Graal fabuleux du Capitalisme, et cauchemar terrifiant de tout gouvernant, de tout « gestionnaire des ressources humaines » : impossible absolu, aporie imparable au cœur, au plus intime, de toute gouvernance ; ce que fait vibrer le discours analytique, s’il a eu lieu d’advenir.

    On aurait ici la cause de l’instance de cette connivence (étymologiquement : fermer les yeux), de cette impuissance complice des gouvernants quand cette jouissance les concerne, et de cette phobie hargneuse quand il en va des gouvernés. Mais aussi la cause de cette passion d’ignorance quant à la sexualité infantile restaurée dans le champ de l’éducation, y compris spécialisée, où la sexualité n’est plus qu’une affaire de gestion rationnelle, donc programmée, de la satisfaction de besoins. Désormais, les attouchements entre enfants, évidemment non programmés, doivent faire l’objet d’un signalement sans délai à l’autorité administrative en tant qu’événement indésirable grave, et ne sont plus traités que sur le mode judiciaire en termes d’abus et de viol. Quant aux adultes qui les ont en charge, ils sont d’emblée soupçonnés de négligence coupable, voire d’abs-tention volontaire d’empêcher un crime, car ces attouchements n’auraient aucunement lieu d’être « normalement », c’est-à-dire, si les enfants étaient « correctement » encadrés et surveillés.

    C’est pourquoi, le « en même temps » n’est pas un simple tic de langage. Dans un champ social uniquement conçu comme marché, c’est l’idéal du rapport gagnant-gagnant qui s’impose pour justifier que n’ont lieu que des transactions entre pairs libres de contracter ce qu’ils veulent. Doit donc disparaître la catégorie même de la distinction, car, alternative exclusive, elle implique que le choix, délibéré ou forcé, de l’un des termes se paie de la perte de jouissance de l’autre. Ne reste donc admissible, précisément, que la différence, au sens strict : ce qui désigne un écart affecté du signe + ou du signe -, ou bien encore, du signe « + ou - » (en même temps). Ce qui permet de penser la « différence » sexuelle en termes du « plus ou moins masculin » et « plus ou moins féminin », et d’envisager, sans difficulté, de se sentir « plutôt homme » ou « plutôt femme » au gré des variations d’humeur, et de se déclarer tel ou telle et de le faire inscrire d’une façon ou d’une autre ; au moins pour un temps, car, bien entendu, rien ne doit être irréversible.

    Ceci conduit logiquement, au nom de la défense des personnes transgenres désignées victimes des ségrégations-exclusions qu’implique la distinction sexuelle du genre, à vouloir « débinariser » le genre en laissant à l’initiative privée la liberté d’en inventer à sa guise, le « dégénitaliser » pour le rendre effet d’une stricte affirmation déclarative selon les termes du droit à une fluidité identitaire choisie, et enfin le « désétatiser ». Il s’agit de ne laisser à l’État qu’un rôle de gestionnaire d’initiatives individuelles garantissant leur insertion dans les divers marchés de besoins relationnels : marché scolaire ou marché professionnel, marché familial et marché des loisirs. En raison d’une normalité nouvelle faite de normes « molles », dont la plasticité serait garante « des libertés », une normalité toute-inclusive, car statistiquement ordonnée selon des continuums de classement et donc exempte de toute ségrégation[3]. D’où, en résonnance avec Derrida et sa « différance » entendue comme glissement, ma proposition de « dif-errance » comme désaveu de ce qui insiste d’irréductible au chiffrage, et numérique et littéral, donc de perte, dans toute différence entre humains, puisque parlêtres ils sont et, en conséquence, puisque, effet de discours, « parlettrée » elle est.

    Par François-Xavier Fénérol

    [1] Je m’appuie ici sur l’ouvrage de Catherine Malibou, Au voleur ! Anarchisme et philosophie. PUF, 2022

    [2] On verra que ce n’est pas un simple clin d’œil.

    [3] Je me réfère ici à l’émission très instructive de LACAN-TV du 5 février 2022, à laquelle ont été invité-e-s Brigitte Estève-Bellebeau, philosophe, inspectrice d’Académie, et Arnaud Alessandrin, sociologue, pour discuter d’une circulaire portant sur l’accueil des mineurs « trans » à l’école. Des intellectuels qui incarnent, à l’instar de leur ministre, ce que sont les intellectuels « de service ».